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| Sarkozy: sa plus belle histoire d'amour , c'est lui! La plume du Président lit des livres, et le Président lit son prompteur. |
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J'en suis tout étonné : jamais je n'aurais cru que l'on pourrait, dans une vieille République comme la France, en venir à penser que le Président n'avait pas une idée pour chasser l'autre. Le défaut a été souvent imputé à des présidents américains ou à des monarques transparents. Mais chez nous, en France, c'est nouveau. De là à penser que la rupture, c'était ça... Prenez cette fameuse conférence de presse. Je ne suis pas un analyste politique, ni un journaliste, mais un citoyen dont les études ont, peut-être, aiguisé l'oeil et la plume. Mais je crois qui si j'avais été un journaliste, je serais parti, en laissant là, derrière son pupitre, une sorte d'imposteur.
Un ton nouveau, vraiment ? Il devait être question de politique (c'est bien la moindre des choses) : on a parlé de la puissance des courants d'air. Tout ça parce que le soir du 31 décembre, subitement, en lisant son prompteur, le Président a ouvert une fenêtre, et je parierais volontiers qu'il pensait avoir seulement débité une phrase commençant par « je veux » parmi une cinquantaine d'autres. Le lendemain, les commentateurs de tout poil s'interrogeaient (comme moi) sur le sens, dans sa bouche, de l'expression « politique de civilisation ». Je laisse de côté les (rares) idolâtres qui croyaient que le Président avait reçu ces mots dans son sommeil divin, sous l'influence de Toutankhamon ou, comme on le chante dans la Flûte enchantée, d'Isis et d'Osiris, ses voisins de spa: non, il ne s'agissait pas d'un code secret reçu dans une illumination initiatique, mais d'une formule d'un philosophe contemporain que bien des invités du Fouquet's confondent avec un joueur de clarinette.
Voilà ce que c'est que de lire : la plume du Président lit des livres, et le Président lit son prompteur. Résultat, pour la conférence de presse du 8 janvier, il fallait trouver ce que le Président avait voulu dire le 31 décembre. C'était péniblement évident. Une heure de dissertation médiocre, saluée comme une étrange cérémonie sans but précis (ce qui donne ce titre du Monde : « Un ton nouveau »). Et une conclusion éloquente : les impératifs (le mot implique la morale et les valeurs) qui, pour Edgar Morin, penseur de renommée mondiale, sont le moyen d'une modernité humaniste, deviennent, pour le Président, qui a son jargon, des « objectifs ». Le philosophe pense, le Président vise. C'est un pragmatique. Un guerrier. Il a fait ses preuves, en huit mois : à son tableau, quelques infirmières bulgares récupérées en soudoyant l'ennemi.
Je pense ou je veux Il ne faut pas mélanger les genres : un homme qui dit « je pense » prend un risque ; un homme qui ne dit que : « je veux » ne pense pas forcément. Songez à tous les imbéciles qui ont dit : « je veux voler ! » et se sont écrasés comme des flans en bas de la falaise. La bonne méthode, évidemment, c'était une question : comment voler ?, suivie, si possible, d'une solution réfléchie et éprouvée. Là, c'est le saut dans le vide. On ne sait plus s'il est question de volontarisme, d'autorité ou de caprice. D'un programme ou d'un désir. Et en l'occurrence, le Président pousse tout le monde au bord de la falaise : quand il dit « je veux ! », le flan, c'est nous. Lui, on ne l'imagine guère sautant dans les fins de mois difficiles, le chômage à quarante-cinq ans, le SMIC toute la vie et la précarité jusqu'au cimetière. On devait parler du pouvoir d'achat : réalisant, sans doute, qu'il n'en avait pas le concept, il a laissé le pouvoir d'achat s'envoler dans la politique de civilisation. Et sorti d'autres « je veux » arrosés de sauce civilisation : supprimer la pub à la télé (il faut dire que le PS lui avait servi la soupe...) ; changer les indicateurs économiques (?); sauver les banlieues ( ???); « rééquilibrer la répartition des conséquences du succès entre les salariés et les actionnaires » (étudiez la phrase et, par un commentaire ordonné, trouvez-lui un sens précis).
Service minimum dans la presse Autant dire : « je veux que vous m'aimiez ». Car l'enjeu, la monnaie d'échange, le pari et le drame de ce show (que de fois ce mot dans les quotidiens du jour même ou du lendemain !), c'est celui de tous les artistes, au fond : vouloir conquérir le devant de la scène, pourquoi, si ce n'est pour appeler et peut-être recevoir en retour cet autre courant d'air, fait d'admiration, d'étonnement, de gratitude inexplicable, cette grande claque des applaudissements qui disent : « on t'aime ! » au chanteur ou au comédien ? C'est étrange, mais dans tout le ballet des errements sarkoziens, privés ou publics, je sens quelque chose de pathétique. Un côté tristounet. Certes, je n'avais guère aimé, tout en ne votant pas pour lui, que l'on s'acharne sur le candidat : je dénonçais une caricature au point de me brouiller avec des amis. Mais je ne pouvais pas imaginer qu'en quelques mois, l'élu passerait du char du triomphe, qui impose le respect, à l'ambulance, sur laquelle on hésite à tirer.
Après ces voeux vides, cette conférence de presse était un moment de grand malaise. J'imagine les journalistes de tout bord, qui ne méritent pas tout le mal qu'on dit d'eux, notant sur leur calepin « bateleur », « pin-pon », « bôf » et dessinant des marguerites ou des oiseaux de mer au beau milieu du couplet sur l'harmonie des sphères postmodernes. Car, de droite ou de gauche, ils en ont vu, des zozos. Sauf dans quelques chapelles d'adoration éperdue, la « ligne éditoriale » n'implique pas la foi du charbonnier : je ne vois pas comment un homme de métier pouvait avaler cette bouillie sans éprouver une tristesse mêlée d'inquiétude. Avec, pour récompense, une « leçon de presse » (après la leçon de philo) : la solution à la liberté de la presse, c'est le kiosque. No comment.
Le résultat, c'est une extraordinaire économie des moyens dans la couverture de presse de ce machin baroque : service minimum, éditos d'une sobriété calviniste, de l'évasif jusque dans l'éloge, un « parlons d'autre chose » en attendant la suite. Etonnantes, ces télés amies, ou tout au moins peu contrariantes, qui laissaient voir, sous l'iceberg minuscule de leurs compliments glacés, la masse sombre de leur désillusion.
Oubliée la France qui se lève tôt Etonnant, ce contraste entre la gesticulation, la violence verbale inutile (pourquoi châtier sans cesse des contradicteurs inexistants ? Pourquoi réclamer sans cesse des droits ordinaires, quand on exhibe ses caprices ? Pourquoi ces « je mets au défi quiconque ... » d'athlète de foire ?), la faiblesse avouée d'un Président qui lit à haute voix, La politique de civilisation pour les Nuls devant six cents personnes convoquées là pour évaluer ses décisions, plus vingt ministres venus là pour l'applaudir, ce qu'ils ont fait mollement – dans les yeux de certains, et non des moindres, on pouvait lire l'évidence : ils étaient atterrés.
Et pendant ce temps, quoi qu'en dise le Président, la France (celle du moins qui a du travail) travaille beaucoup. Elle se lève tôt, elle se couche tard, elle court après des appartements au loyer trop cher, elle divise par deux sa consommation de légumes frais, elle se dit, en Français vulgaire : « merde, même les nouilles, maintenant, ce sera le dimanche! », elle baisse d'un degré la température de la chambre pour gratter sur le chauffage, elle se dit que cette année, les vacances, ce sera peau-de-balle, on enverra les gamins chez Mémé, bref, elle ne va pas attendre, c'était quoi, déjà ? « la répartition des conséquences du succès entre les salariés et les actionnaires », et surtout elle sait que si Bolloré à un yacht, ce n'est pas à force de bosser plus. Plus que quoi, du reste ?
Cette France, Sarkozy ne peut pas l'aimer ni même l'entendre, parce qu'elle ne l'aime plus. Sous les lambris de l'Elysée, pas un mot pour elle : le temps des bons voeux est passé. Par moment, par bouffées, elle l'intéresse, parce qu'il faut bien faire avec. Mais ils n'ont pas les mêmes fréquentations. Ils n'ont pas les mêmes valeurs, ils ne mangent pas les mêmes rillettes. Ils ne se sont jamais croisés, ni à l'école, ni au boulot, ni à l'hôpital, ni dans l'immeuble, ni pendant les vacances (je ne parle pas des campagnes électorales). Lui, ses années difficiles, c'était à Neuilly, dans une modeste maison de maître sans même un ascenseur. Oui, il a droit au bonheur, avec ascenseur ! Et il le fait savoir de façon pathétique. Le pire malheur de l'amour, c'est quand on est, sur terre, le dernier à s'aimer (il paraît que Dieu ne s'en est pas remis). « Je mets au défi quiconque de m'aimer ! », semble dire notre Président, qui raffole de la formule. Heureusement qu'avec Carla, c'est du sérieux ...
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