lundi 7 décembre 2009 - 06h:54
"Ce midi, Sharon a convoqué à une réunion secrète certains de nos généraux et d’autres officiers supérieurs, avec des gens de la sécurité. Ils ont prêté un serment du sang par lequel ils s’engagent à combattre jusqu’à la mort pour empêcher tout gouvernement d’Israël de se retirer de Cisjordanie."
Alan Hart
Dissident Voice
« Monsieur le Président, prendrez-vous un appel du Premier ministre Netanyahu, dans cinq minutes ? Il dit que c’est urgent, très urgent. »
« Rahm, au ton de votre voix, je peux dire que ce n’est pas une question que vous me posez. Vous être en train de me donner un ordre. »
Rahm sourit.
Le Président Obama fait de son mieux pour ne pas relever et dit seulement, « Il y a des fois où je me demande qui essaie le plus de m’avoir, vous ou Netanyahu. »
« Monsieur le Président, nous travaillons en équipe. »
« Je suppose que vous voulez dire, vous et Netanyahu, pas vous et moi. »
Rahm répond seulement par un autre sourire.
« D’accord, je vais prendre l’appel. »
Rahm appuie sur un bouton, sur le bureau du Président et dit à l’opérateur, « Passez-le directement quand il va appeler. »
Obama tire sur une cigarette imaginaire. « Rahm, il y a une question que je veux vous poser depuis longtemps... Pensez-vous que je serais assis dans ce fauteuil si je n’avais pas accepté de vous avoir comme chef du personnel ? »
Rahm pense à répondre « Non », mais il se contente d’un, « Probablement pas ».
« Oui, Monsieur le Premier ministre. Que puis-je faire pour vous aujourd’hui ? »
« Monsieur le Président, j’ai absolument besoin que vous compreniez que j’ai un sacré problème sur le dos avec mon engagement de vous aider à faire avancer le processus de paix. Comme vous le savez, mon gouvernement a ordonné aux inspecteurs de la Construction de faire appliquer le gel de 10 mois des constructions de nouveaux bâtiments en Judée et Samarie. Mais nos inspecteurs se heurtent à certains colons. Ça n’a pas tourné encore à une violence sérieuse mais j’en ai peur pour l’avenir si nous poursuivons l’exécution. »
« Vous le devez, Monsieur le Premier ministre, qui gouverne, vous ou les colons ? Je suis certain que les FDI (*) peuvent leur faire face. »
« Monsieur le Président, ce problème se pose dans un contexte dont vous ne pouvez pas ne pas être conscient. Remontez en 1980, le général Sharon a prêté serment avec son sang. Il l’a fait lors d’une réunion avec de nombreux officiers supérieurs des FDI. Tous, ils ont prêté serment avec leur sang. Depuis, au fil des années, le même serment a été prêté avec leur sang par beaucoup d’autres. Dans une situation où un gouvernement d’Israël tente de se retirer de Judée et de Samarie pour faire la paix avec les Palestiniens, le serment engage tous ceux qu’ils l’ont prêté dans une même cause, avec les colons, et dans un combat à mort contre ce gouvernement. Monsieur le Président, j’ai peur. Si je fais ce que vous me demandez - nous savons tous deux qu’un gel temporaire sera l’ouverture pour un retrait total -, je peux déclancher une guerre civile juive, et ce pourrait être la fin d’Israël. »
Rahm Emanuel est sur le point d’intervenir. Le Président le fait taire d’un geste.
« Binyamin, je suis conscient du serment du sang. Peut-être qu’aucun de mes prédécesseurs ne l’a été, mais moi je le suis. Je suis aussi conscient que lorsque le Premier ministre Begin a commencé à remplir la Cisjordanie occupée de colons, c’était avec l’objectif de créer le scénario de guerre civile que vous craignez aujourd’hui. Il a calculé qu’aucun Premier ministre israélienne ne voudrait laisser dans l’histoire le souvenir de celui qui a donné l’ordre à l’armée juive de retirer des juifs de l’occupation pour la paix avec les Palestiniens. »
Le Président fait une pause pour réfléchir à ce qu’il va dire maintenant.
« Binyamin, il est temps pour nous tous d’affronter la vérité. Le dangereux désordre dans lequel vous, les Israéliens, vous vous trouvez actuellement, est entièrement de votre fait. Vous n’auriez pas dû vous installer dans les territoires occupés. Aussitôt après la guerre de 1967, des juristes ont averti le gouvernement d’Israël que la colonisation serait illégale. C’était aussi l’avis des gouvernements de la communauté internationale organisée, de tous les gouvernements, et vous, les Israéliens, vous leur avez dit d’aller au diable. »
« Monsieur le Président, je vais être le premier Premier ministre israélien à dire qu’il y a quelque vérité dans ce que vous venez de dire. Mais ce n’est qu’une petite partie de toute la vérité. Les colonies se sont développées uniquement parce que les gouvernements des grandes puissances ont omis de nous mettre un feu rouge. La résolution 242 du Conseil de sécurité aurait dû contenir des clauses insistant sur le fait qu’une colonisation du territoire nouvellement occupé serait illégale et qu’elle ne serait pas tolérée. Avant de me presser davantage, Monsieur le Président, pensez-y, et demandez-vous qui est, réellement, le plus à blâmer pour le dangereux désordre dans lequel nous sommes tous aujourd’hui. »
La ligne a été coupée.
Cette conversation est imaginaire mais le serment du sang, lui, ne l’est pas. J’ai raconté l’histoire véridique dans Le Sionisme : le véritable ennemi des juifs ». Ma source est Ezer Weizman, alors qu’il était le ministre de la Défense d’Israël (sous Begin, en 1977 - ndt).
J’avais rendez-vous avec lui à 13h30, dans son bureau au ministère de la Défense à Tel-Aviv. Au bureau de la réception d’un ministère bizarrement désoeuvré, on m’a dit qu’il était sorti et qu’il avait laissé un message me demandant de me présenter à son bureau de réception et de m’y installer confortablement en attendant qu’il arrive.
Près d’une demi-heure plus tard, j’entendis un bruit de pas, lourds, fatigués, qui montaient l’escalier de pierre. Quand Ezer se montra dans l’embrasure de la porte de son bureau d’entrée, il m’apparut évident qu’il n’était pas dans son état habituel, énergique et sûr de lui. Il avait l’air d’un homme tourmenté. Il réussit à sourire et me dit, « Shalom ». Puis, sans un autre mot, il passa un bras autour de mes épaules et m’entraîna dans son bureau. Il ferma la porte, me fit signe de m’asseoir de l’autre côté de son bureau de ministre et se laissa choir dans son propre fauteuil. Il le recula et posa ses pieds sur le bureau. Il me regarda droit dans les yeux, mais à travers moi, il voyait quelque chose qui n’était visible que dans son imagination.
Je gardai le silence, et puis, finalement, je dis : « Ezer, de toute évidence, vous avez un gros problème à l’esprit. Dois-je prendre un rendez-vous pour un autre jour ? »
Enfin, il prit la parole. Après coup, je suis sûr qu’il m’a parlé simplement parce que je me trouvai là. Il avait besoin de parler à quelqu’un et il s’est trouvé que par hasard, ce fut à moi.
Il dit, lentement, et en insistant sur les mots :
« Ce midi, au moment du déjeuner, Sharon (alors ministre de l’Agriculture - ndt) a convoqué à une réunion secrète certains de nos généraux et d’autres officiers supérieurs, avec des gens de la sécurité. Ils ont prêté un serment du sang, un serment par lequel ils s’engagent à combattre jusqu’à la mort pour empêcher tout gouvernement d’Israël de se retirer de Cisjordanie. » Un silence. « Je sais ce qui s’est passé à la réunion parce j’ai fait mon enquête, et c’est pourquoi je suis en retard. »
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(*) Forces de défense israéliennes (forces d’occupation israéliennes notamment de la Cisjordanie, dont Jérusalem-Est, et de la bande de Gaza - ndt)
*Alan Hart a participé aux évènements au Moyen-Orient et même dans le monde, en ses qualités de chercheur, écrivain et correspondant de ITN et de la BBC. Voir son site :
http://www.alanhart.net/ Dissident Voice - traduction : JPP
http://www.info-palestine.net/