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L'ACTUALITÉ
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Opinion de Bernard Dugué
28/04/12
:: 5:51
6 mai 2012, l’élection, la joie et la mort…
Plus qu’une semaine de campagne. Mon choix est fait. Je ne me suis guère exprimé sur les candidats, évoquant les raisons d’un choix Hollande sérieux et rationnel. Rien de comparable avec l’enthousiasme de la campagne précédente de 2007. Ce sentiment est partagé par l’opinion il me semble. On voit ainsi un paradoxe entre une campagne ennuyeuse et un fort taux de participation. Le paradoxe est levé dès lors qu’on cadre cette élection dans un contexte plus large. La France, l’Europe, le monde, une société en crise et inquiète. Verdict, la situation est grave mais pas désespérée. Les Français ont voté avec gravité, tout simplement. Je vois cette élection avec un regard décalé. Peut-être que le mythe gaullien de la « rencontre entre un homme, un peuple et un destin », est devenu désuet. Ce mythe est né après la Révolution, alimenté ensuite par les professeurs de la Troisième République, Michelet, Renan, pour renaître une dernière fois avec la fin de la Quatrième république. La Cinquième étant mal barrée aux débuts, le général de Gaulle proposa l’élection présidentielle au suffrage universel, dispositif répondant à deux intentions, l’une qu’on dira eschatologique et prophétique, dans le sillage de la mystique sécularisé du peuple qui avance, l’autre, d’ordre politique, servant un objectif tout ce qu’il y a de plus machiavélien. La présidentielle étant alors un instrument de gouvernance. L’histoire récente nous montre que Mitterrand fut le dernier président à jouer sur le mythe du destin national. Et que Jean-Luc Mélenchon sera sans doute le dernier candidat à renouer avec ce mythe en 2012.
L’idée d’un peuple conduit par un homme providentiel s’est effritée avec la monté de la société moderne consumériste et individualiste. C’est sans doute le bon côté de cette tendance, l’autre étant le délitement de la société et la perte de cohésion sociale. Plus précisément, le peuple guidé relève d’une croyance religieuse au Temps, à l’Histoire, au Progrès, croyance d’un autre temps mais qui fut en son temps efficace. Cette croyance fait avancer la société comme un seul homme mais elle n’élève pas l’homme. Le mythe du président providentiel s’en est allé, alors bon débarras ! Les problèmes sociaux et existentiels n’ont pas pour autant disparu, loin s’en faut. Peut-être cette situation amène-t-elle vers une rêverie heideggérienne sur la Clairière, l’Ereignis et l’éveil spirituel. L’homme sentira-t-il l’appel de l’esprit et de la kabbale ? Cette interrogation est assez éloignée du moment électoral qui nous attend.
Après ces méditations sur le Temps, place au présent et au sentiment qui se dégage de cette campagne électorale. A vrai dire, le mythe providentiel est enterré mais il subsiste une passion qu’on ne doit pas négliger. Cette campagne ressemble de plus en plus à une compétition sportive, avec des militants se déplaçant tels des hordes de supporters prêts à défendre leur club. Mais dans l’ensemble, les Français jouent plus la circonspection et s’ils votent avec gravité, c’est parce qu’ils n’ont pas la même appréciation des candidats. Néanmoins, ils n’attendent pas beaucoup de choses du politique. Les candidats de droite, Marine le Pen et Nicolas Sarkozy, jouent sur un malentendu. Ils montent l’opinion en pointant de faux problèmes que eux, les vrais candidats qui disent la vérité, vont solutionner. En fait, les problèmes les plus sérieux sont techniques et économiques et les solutions, pour autant qu’il y en ait, ne peuvent venir que des innovations et du dynamisme industriel. Les politiques n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre. Pour ma part, je regarde cette élection avec un décalage, de loin, de très loin. Je ne me sens pas porté dans un élan, un mouvement, un horizon tracé par un parti ou une idéologie. Le langage ouvre des horizons mais pas cette fois, en 2012, les candidats prononçant le discours d’un représentant de commerce ou d’un mécanicien indiquant les pièces à réparer ou à changer. Pourtant, le cours du monde avance et beaucoup ont l’impression que la politique est comme un navire placé sur un fleuve socio-économique tumultueux, plutôt qu’un dispositif capable de canaliser et diriger ce fleuve.
Ce fleuve économique, il s’est dessiné depuis trente ans, avec en France cette date symbolique que fut 1983 et l’arrivée de Laurent Fabius au gouvernement. En gros, le système économique s’est caractérisé par un dynamisme industriel, une concurrence sévère, une voracité financière et des conséquences sociales traduites par le chômage massif et quelques sigles, TUC, RMI, CES, RSA. L’autre résultat, c’est le dynamisme industriel, l’innovation et l’élévation croissante du niveau de vie pour les insérés du système qui représentent tout de même une majorité. Les Etats européens ont vainement tenté de maintenir le modèle social. Et depuis la crise financière de 2008, la situation économique a été stabilisée alors que la crise financière s’est déplacée vers les dettes souveraines. François Bayrou prétend être le seul avoir dit la vérité. Ce faisant, il n’a rien dit du tout. La vérité, ce serait de comprendre pourquoi on est arrivé à ce point de rupture. Et cette vérité n’est pas bonne à entendre car les responsables, ce sont les gens de la classe dont Bayrou est un membre. Des gens souvent devenus cupides et d’autres irresponsables. La crise de 2008-2012 vient des tournants pris depuis deux décennies. 1992, qui se souvient, les monnaies européennes dans le désordre et les marchés déjà imposants. Il est difficile de changer un système dont les rouages sont solidement installés. La crise de 2008 n’a pas été économique. Les corrections ont été effectuées et la croissance a été molle, proche de zéro. Les pays émergents et notamment la Chine ont amorti le choc économique grâce à leur croissance mais ils ont accentué le choc social en favorisant la tendance à la désindustrialisation en Europe.
Il n’y a aucun économiste compétent sur cette planète pour expliquer les vraies raisons du déséquilibre social et financier. Il leur manque des savoirs sur l’humain, le politique et les technologies. Traduction pour le profane : nous allons dans le mur.
C’est donc de ce point de vue assez pessimiste que j’observe les élections et me prépare à placer un bulletin Hollande dans l’urne sans rien attendre de neuf pour l’avenir. Le politique s’est fracassé sur un mur du Temps figé par le système financier, hyper-industriel et technologique. Le mur de l’Occident achevé en quelque sorte. Pour preuve, le cheminement des différents candidats. Nicolas Sarkozy effraie les purs gaullistes et on le comprend aisément. L’UMP se trouve face à la liquidation de l’héritage gaullien, avec son mélange de tradition, de modernisme industriel et de souci social hérité du CNR. Sarkozy enterre la tradition humaniste. François Hollande assume non sens un certain brio l’héritage mitterrandien qui lui, était façonné dans le mythe du progrès et d’un socialisme à visage humain et entreprenant. L’espérance se fracasse sur ce même mur. Marine le Pen, rien à en dire si ce n’est qu’elle représente une contrefaçon du boulangisme. Défiance face à l’Allemagne, peur de l’euro et de l’islam, repli national et récupération du vote ouvrier. Mélenchon, ce splendide tribun, n’est au fond qu’une contrefaçon de Jaurès. Quand à François Bayrou, s’il veut représenter une synthèse du centre, il doit convenir que lui aussi se fracasse sur ce mur de l’Occident. Les propos violents des candidats traduisent la vivacité du pulsionnel et le retour du ça, mais le ça n’est pas freudien, il est structuré comme le Temps et cette élection signe une maladie du Temps, l’Histoire rejaillissant de manière erratique et chaotique alors que le futur ne se dessine aucunement. Quel moment de vérité que cette élection de 2012.
Le problème, c’est l’homme face à l’argent et la technologie. Le mur n’est que la mort lente de l’Occident achevé et qui se dégrade, abandonnant ses valeurs, se vautrant dans le consumérisme, l’information de masse qui n’instruit pas, les médias de masse qui abrutissent et faussent les goûts intellectuels, culturels, spirituels et esthétiques, les technologies qui fabriquent des autistes urbains figés devant leur smartphone, le luxe et le standing qui étourdit les cadres. Les âmes mortes occupent l’espace. L’homme est incapable de se transfigurer, ayant perdu le lien avec la tradition, l’aspiration à l’advenir et surtout l’écoute de l’autre. Le narcissisme règne et la mort est derrière ce miroir individualiste qui divise l’homme et le social.
L’Occident a rendez-vous avec la mort. Mais avant, il y a une élection et si François Hollande est élu, pourquoi ne pas faire semblant d’y croire l’espace d’un soir, certes pas un grand soir mais une joie d’un soir, ensemble, à fêter l’événement, se lâcher et communier avec le peuple de gauche avant que les temps ne soient propices à la composition d’un requiem. Adieu Occident, tu vas mourir ! Mais comme le savent les kabbalistes, le futur n’est jamais décidé d’avance. En ce moment, je médite sur ce moment médiéval où la philosophie rationnelle a perdu le lien avec le dynamisme divin et l’âme humaine, si l’on en croit Leo Strauss qui se base sur Scholem. Quelque chose a été raté ou oublié en Occident. La clé de l’avenir repose sur la redécouverte d’un élément essentiel, d’une transcendance qui élève le sujet. ______________________________