Efficace juxtaposition des déclarations respectives de Nicolas Sarkozy, le 25 janvier dernier dans l’émission Garçon, 11 Français et un Pernaut ! sur TF1, et de François Fillon, au micro de France Info un mois pile plus tard : "Je vous le dis : je crois en la politique que nous mettons en oeuvre, je sais que dans les semaines et les mois qui viennent, vous verrez reculer le chômage dans notre pays", affirmait le président avec applomb et forfanterie, se laissant délicieusement aller à l’autosatisfecit - son péché mignon - de façon aussi anticipée que même pas imprudente mais stupide. Qui pouvait croire une fable pareille ? Fillon remet les pendules à l’heure de façon beaucoup plus réaliste : "Au moins jusqu’à la mi 2010, on va voir le chômage augmenter", diagnostique le Premier ministre.
Ce qu’il ne dit pas, c’est que son gouvernement ne fait rien pour contrecarrer la progression du chômage. Au contraire ! Et c’est bien le problème de Sarkozy, qui ose prédire la baisse du chômage - comme un crétin, sachant qu’il va forcément être démenti - alors qu’il contribue directement à l’effet inverse. Il dit : "Je crois en la politique que nous menons", mais quelle est-elle en l’occurrence ? "Surtout ne pas lever le petit doigt contre le chômage, si les patrons et les actionnaires des grandes entreprises y trouvent leur compte". Quand on prétend vouloir "moraliser le capitalisme" - fou rire (jaune) irrépressible -, on commence par interdire les licenciements boursiers, comme ceux que s’est récemment accordée la doublette Total - Sanofi Aventis. La France d’avant 1988 était-elle soviétique ?
Il y existait pourtant l’autorisation administrative de licenciement, obligatoire dès lors que les suppressions de poste se fondaient sur une cause économique. Mais la droite l’a joyeusement supprimée, en criant "vive la liberté !" (de faire des profits et de jeter les gens à la rue). On imagine bien que jamais l’UMP n’y reviendra - ni le PS d’ailleurs, il faudra donc leur passer sur le corps. Mais il y a (encore) plus grave que ce laisser-faire qui libère les entreprises de toute obligation sociale : il y a le fait d’aggraver sciemment l’augmentation du chômage.
Très exactement ce que fait Sarkozy, comme le dénonce Guillaume Duval dans Alternatives Economiques, titrant sur Le scandale des heures sup : "L’Acoss, c’est un « machin » chargé de récolter les cotisations sociales. Elle vient de publier une note sur le nombre des heures supplémentaires déclarées par les entreprises en 2009. Vous vous souvenez certainement de la loi Tepa, la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat* (nouveau fou rire, NdA), qui, quelques semaines seulement après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, entendait concrétiser le slogan « Travailler plus pour gagner plus ». Une de ses mesures phares était l’exonération de charges sociales et d’impôt sur les heures supplémentaires. Il s’agissait de tuer les 35 heures sans les supprimer officiellement. Et cela avait très bien marché. En 2008, l’Acoss avait enregistré 727 millions d’heures supplémentaires, soit l’équivalent de 466 000 emplois à temps plein. Un sacré succès. Mais cela s’est fait aux dépens de l’emploi, si on dit que la moitié de ces heures, soit l’équivalent de233 000 emplois, auraient pu être effectuées par des jeunes qui arrivaient sur le marché du travail ou par des chômeurs. En 2008, cela n’était pas trop grave, entre le papy-boom et la croissance qui était encore là. Ceci dit, entre décembre 2007 et décembre 2008, le nombre des chômeurs inscrits à Pôle emploi avait quand même déjà augmenté de 151 000 personnes. Sans les subventions aux heures supplémentaires, on aurait probablement pu éviter cette remontée du chômage.
En 2009, avec la crise, qu’est-ce que cela a donné ? Comme on pouvait s’y attendre, le nombre des heures supplémentaires déclarées a reculé. Mais finalement, pas tant que cela. L’Acossen a encore enregistré 676 millions, soit l’équivalent de 434 000 emplois. Mais cette fois, le nombre des inscrits à Pôle emploi s’est accru dans le même temps de 588 000 personnes. Ces heures supplémentaires ont coûté à la protection sociale 2,7 milliards d’euros d’exonérations, à quoi il faut encore ajouter à peu près 1,3 milliard du fait des exonérations d’impôts sur le revenu. Quand on sait qu’un emploi salarié coûte en moyenne 41 000 euros en France, y compris les cotisations sociales, cela veut dire qu’avec ces 4 milliards d’euros, l’Etat aurait pu financer entièrement 98 000 emplois supplémentaires. En 2007, on pouvait peut-être se dire qu’avec le papy-boom, de toutes façons, la question du chômage allait se régler toute seule, mais aujourd’hui, ce n’est plus possible et cette histoire d’heures supplémentaires relève désormais de l’aveuglement idéologique pur et simple."
Nous sommes pour une fois en désaccord avec le rédacteur en chef adjoint d’Alternatives économiques : Sarkozy ne peut pas ignorer que ses sacro-saintes heures sup’ empêchent la création d’emplois nouveaux, puisque le dispositif entier est sciemment rendu plus avantageux pour l’employeur que de nouvelles embauches. C’est pire que de l’aveuglement : il s’agit d’acharnement idéologique. On aggrave le chômage mais tant pis : surtout ne jamais renier le slogan "Travailler plus pour gagner plus", la seule idée de la droite en matière économique et sociale. Qu’elle continue de défendre en prétendant toujours, alors même que le mensonge est éventé depuis belle lurette, que les Français ne travaillent pas assez. Duval tord du reste une nouvelle fois le cou à cette idée : "Chaque trimestre, Eurostat interroge des milliers de salariés dans chaque pays d’Europe et leur demande combien de temps ils ont travaillé telle semaine. Au dernier trimestre 2008, les Français avaient répondu en moyenne 36,5 heures. Et vous savez combien les Allemands travaillaient ? 36 heures. Et les Britanniques ? 35,5 heures. Les vrais champions de la RTT en Europe, ce sont les Néerlandais : ils ne bossent en moyenne que 31,9 heures par semaine.
Si on s’intéresse à la richesse produite par ceux qui occupent un emploi, il n’y a pas photo non plus : en 2009 un Français a produit 77 000 euros de richesses, tandis qu’un Allemand n’en a craché que 60 000 et un Britannique 54 000, selon les chiffres de la Commission européenne. Notre problème, ce qui fait que nous avons plutôt plus de chômage que les autres, ce n’est pas du tout que ceux qui ont un emploi ne travaillent pas assez, mais que, malgré les 35 heures, ils travaillent encore trop. C’est pour cela que cette histoire d’heures supplémentaires lourdement subventionnées est, aujourd’hui encore, beaucoup plus qu’en 2007, une histoire de fous et qu’il y a urgence à arrêter les frais." A notre sens, c’est la présidence entière de Sarkozy qui est "une histoire de fous et qu’il y a urgence à arrêter les frais" !
* Pouvoir d’achat... des riches, puisque les autres mesures de la loi Tepa sont l’exonération des droits de succession et le bouclier fiscal.
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