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::  Opinion: Caroline Fourest *
03/07/08 :: 22:52
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L'Etat français se meurt.
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Nicolas Sarkozy ne sera jamais aussi libéral qu'un républicain américain. Il peut même partir en guerre contre le libéralisme mondial et Bruxelles pour réclamer plus de protection. Sous son impulsion et celle de François Fillon, la France vit pourtant une révolution idéologique de type thatchérien. Le remède était déjà cruel dans les années 1980. Il vire au poison dans un monde où l'économique a achevé de dévorer le politique pour mieux déverser son flot continu de famines, de délocalisations, de destruction de l'environnement.


Dans tous ces domaines, le gouvernement donne le sentiment d'agir, parfois dans la bonne direction. Pourtant, ses meilleures intentions sont grevées par un choix idéologique originel : celui du modèle économique prévu pour financer les réformes en dépit du déficit public. Sous couvert de "moderniser" l'économie française, la droite au pouvoir a pris le pari ultra-classique de relancer la croissance par la "libération des énergies" et l'augmentation du temps de travail, plus de production et moins de taxes. Ce choix ne tient compte ni de la concurrence des puissances émergentes ni des effets nocifs de la mondialisation. Il n'a su ni anticiper la crise des subprimes ni intégrer l'augmentation vertigineuse du prix du pétrole et des matières premières.


Mais revenir sur ce choix serait se désavouer. Alors le gouvernement court après la crise. Il distribue des chèques-cadeaux à certaines catégories ayant voté pour lui, cède à ceux dont il redoute la colère (taxis, routiers, pêcheurs, agriculteurs) et finance ses bons d'achat - distribués sous la forme d'heures supplémentaires défiscalisées - en bradant des pans entiers du secteur public : défense, santé, éducation.


Les yeux rivés sur ses clientèles, comme si l'Etat était une entreprise, cette politique risque sérieusement d'hypothéquer notre avenir pour sauver l'illusion d'agir dans le présent. Une impression que l'on doit à la personnalité et à l'énergie du chef de l'Etat. Mais qui confond dynamisme et interventionnisme. Car derrière l'écran de fumée que constituent l'emphase et la grandeur du verbe, l'Etat se meurt.


Au lieu de démembrer la fonction publique ou de baisser la TVA, une politique réellement volontariste chercherait à reprendre la main sur l'économique via des taxes qui renflouent un peu les caisses de l'Etat et dégraissent un peu celles des multinationales. C'est le seul moyen d'espérer revoir un jour l'Etat - donc la démocratie - redevenir un début d'arbitre face à l'anarchie que constitue la loi du marché. Or pour l'instant, le gouvernement n'imagine ce type de financement qu'au cas par cas, comme pour la télévision publique. C'est-à-dire pour tenter de compenser un déficit de revenus qu'il a lui-même provoqué en annonçant brutalement la fin de la publicité. Outre qu'il a des chances d'être refusé par Bruxelles, un tel modèle économique ne peut pas s'appliquer par secteur, sous peine de rendre ce secteur dépendant d'un financement privé aléatoire. Il ne peut pas non plus s'envisager au seul échelon national, sous peine de soumettre un pays isolé au chantage des grands groupes économiques.


C'est cette dimension européenne qui rend si difficile la tâche de la gauche réformiste, et plus facile celle d'une gauche anticapitaliste moins réaliste. Tant qu'elle n'envisage pas réellement de gouverner, la gauche utopiste peut rêver d'un système qui taxe les profits sans se poser la question de l'Europe, voire accuser Bruxelles de tous les maux. La gauche réformiste, elle, a besoin de proposer une alternative économique crédible, donc européenne. Ce qui la rend dépendante des paralysies et des divisions. Entre ceux qui voulaient dire "oui" pour avancer vers une Europe institutionnelle - donc plus politique - et ceux qui voulaient dire "non" pour protester contre une Europe protégeant à tout prix le libre marché au lieu d'être politique, la divergence n'était que stratégique, mais elle a laissé des traces. Aujourd'hui encore, elle sert de clivage entre ceux qui souhaitent être la gauche du centre et ceux qui rêvent d'être plutôt la droite de la gauche anticapitaliste.


La première option aura du mal à incarner une alternative claire si elle se contente d'annoncer qu'elle accepte l'"économie de marché" ou se définit uniquement comme "libérale". Ces clarifications étaient nécessaires, notamment pour sortir la gauche de vieilles lunes et la réconcilier avec l'individu, mais elles arrivent vingt ans trop tard. Elles auraient dû avoir lieu en 1983, au plus tard sous Jospin. Aujourd'hui, ces annonces donnent le sentiment d'être à contre-temps.


Le temps présent est celui d'une gauche qui dépasse son acceptation de l'économie de marché pour imaginer un moyen de la réguler dans l'intérêt du plus grand nombre. Une autre gauche ne pourrait que conforter l'ascension légitime d'un pôle anticapitaliste autour d'Olivier Besancenot. La droite sarkozyenne s'en frotte les mains. Elle lui voit jouer le rôle de diviseur des voix de gauche, comme le Front national fut celui des voix de droite pendant vingt ans. Sauf qu'Olivier Besancenot n'est pas Le Pen. Chasser sur les terres de la gauche anticapitaliste serait moins indigne que chasser sur celles du Front national. A condition que cette gauche radicale, née d'un rapprochement entre réformistes et révolutionnaires face à la mondialisation, accepte de ne pas céder aux sirènes du populisme anti-Union européenne. Comme d'autres cèdent au populisme anti-immigrés.
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_____________*Essayiste et enseigne à Sciences Po.


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